Éditorial 2022

Manifestation de La Fabrique de patrimoines en Normandie en partenariat avec la Bibliothèque Alexis de Tocqueville, le Cinéma LUX et le Festival International Jean Rouch, le Festival de cinéma et d’ethnographie Altérités, qui se déroulera du 17 au 20 mars 2022 à Caen pour la 6ème année consécutive, prolongera et approfondira le lien que les humains entretiennent avec ce que l’Occident a appelé la « nature » au travers de l’exploration d’une pratique spirituelle quasi universelle, le chamanisme.

Plus que la nature, c’est, en réalité, le caché, l’invisible qui intéressent non pas le mais les chamanismes, tant cette pratique apparaît multiple, répandue qu’elle est sur les différents continents, de la Sibérie, de la Mongolie, à l’Amazonie en passant par la Corée, comme le montreront les films choisis. Mais les anthropologues et ethnologues invités pour l’événement pourront tout aussi bien évoquer le continent africain et même européen…

En quoi les chamanismes ont-ils quelque chose à nous dire aujourd’hui ?

Si les pratiques chamaniques apparaissent comme un art menacé (« La chanteuse de Pansori »), susceptibles d’être diabolisées (« Mayasa, l’ange des Ombres »), ou sur fond de colonisation, avec toute la violence que celle-ci implique (« L’étreinte du serpent »), ce qui nous intéressera dans ce festival, c’est autant les chamanismes comme objet ethnographique que ce qu’ils nous disent aujourd’hui, la façon dont ils se perpétuent et dont nous pouvons nous approprier leurs savoirs et leurs pratiques. Ainsi les films « Shaman tour », de Laetitia Merli, et « l’Esprit des Trois Sommets », de Ksenia Pimenova, évoquent la perpétuation des pratiques en Mongolie, encouragée par le tourisme, ainsi qu’en Sibérie, tandis qu’« Aujourd’hui les chamanes », de Laetitia Merli, à la fois ethnographe et thérapeute, évoque les nouvelles pratiques thérapeutiques contemporaines inspirées du chamanisme.

Il faut le reconnaître, les chamanes sont à la mode. A rebours de la dimension prédatrice qui a trop longtemps prévalu dans notre rapport au monde, ils nous apprennent à retrouver notre juste place, à retrouver une harmonie pleine de sens avec la nature, le monde végétal et animal, avec soi- même aussi.

Dans cette quête de l’homme contemporain pour réenchanter le monde, comment penser le rôle et les pouvoirs dévolus aux chamanes ? Dans une société atomisée et démocratique, que peut vouloir signifier être chamane ? Bref, comment penser les conditions de cet emprunt culturel ? Quelle articulation avec une éventuelle appartenance confessionnelle ? Nous pourrons en discuter avec des anthropologues et ethnologues réputés, spécialistes des chamanismes : outre Laetitia Merli déjà citée, Charles Stépanoff, auteur de « Voyager dans l’invisible », Sébastien Baud, Jérémy Narby, mais aussi l’ethnomusicologue Jean-Claude Lemenuel. Cet événement est conçu comme un moment d’échange, de partage et d’allers retours entre recherches ethnologiques, films documentaires et de fiction, ateliers permettant une approche sensible du phénomène.

Il faut en particulier saluer la présence de femmes comme réalisatrices mais aussi comme chamanes et thérapeutes, et rappeler peut-être le lien spécifique qu’elles entretiennent avec le chamanisme, puisque, dans certains apprentissages pour être reconnu comme chamanes, il est demandé d’expérimenter le « pouvoir féminin ».
A côté des projections, des rencontres et ateliers seront, en effet, proposés autour du brame du cerf avec Aurélie Desvages-Lainey de la maison de la forêt, Office de tourisme Isigny-Omaha, autour, également, de la pratique du tambour, consubstantielle à l’activité chamanique, avec Laetiitia Merli, afin de vous faire partager une expérience sensorielle qui passe au travers des corps, des sons et des ondes.

Comment rendre visible l’invisible, puisque tel est le rôle du chamane, comment s’y prend-t-on et quel est au juste cet invisible ? Si cinéma et ethnographie entretiennent un lien ancien, comment celui-ci peut-il rendre compte des pratiques et de l’expérience elle- même du chamane qui apparaît comme un moyen d’accéder à une réalité dite « virtuelle » ? A cet égard, il faut souligner la mise en abyme que représente le film en réalité virtuelle « Ayahuasca » de Jan Kounen, qui nous transporte au sein d’un voyage hallucinatoire au gré du chant d’un chamane guérisseur Shipibo d’Amazonie.

Mais qui voyage au juste ? Est- ce le chamane ou également ses adeptes ?

Nous avons souhaité vous embarquer au sein d’une « balade phénoménologique », selon la belle expression de Laetitia Merli, où l’étonnement, mais aussi la peur elle-même ne sont pas toujours absents. Par conséquent, soyez « bouleversés », « transportés », puisqu’après tout, c’est le sens même du mot « chamane » qui nous a été transmis des langues toungouses de Sibérie via le russe !

Edouard de LAMAZE
Conseiller régional Normandie
Président de la Fabrique de Patrimoines en Normandie.
Maire de Bois-Héroult (76750)