Hériter et transmettre - Festival de cinéma et d'ethnographie - du 19 au 22 mars 2026
Pascal Blanchard
Invité
Les zoos humains : une histoire en écriture. Rencontre avec Pascal Blanchard, historien spécialiste en histoire contemporaine.
Les zoos humains : une histoire en écriture
La restitution des statues au Bénin, en 2021, a suscité des réactions discordantes et riches qui alimentent les réflexions sur les stigmates de la colonisation. Dans les musées nationaux, sont aujourd’hui conservés non seulement des objets parfois pillés aux pays colonisés, mais aussi des restes humains. Ceux-ci, avant que des associations ne se mobilisent, avaient pour unique identité un numéro d’inventaire. Leur histoire est directement liée à celle des « zoos humains ».
Le terme « zoo humain » trouve ses origines dans une critique contemporaine des pratiques d’exhibition. Avant l’apparition de cette expression, on nommait ce phénomène par des termes tels que « exposition anthropozoologique », « exhibition anthropologique », « exhibition ethnographique » ou plus simplement « exhibition humaine ». Le terme de « zoos humains » c’est imposé à partir de 2001 à la suite d’un colloque du Groupe de recherche Achac à Marseille à partir de la réflexion d’un collectif de chercheurs internationaux pour regrouper toutes les formes d’exhibitions humaines, aussi bien de personnes « exotiques » que les freaks shows.
De fait, il faut replacer ces pratiques dans le contexte de l’anthropologie du XIXe siècle, qui s’inscrivait dans un contexte colonial et une perspective évolutionniste de l’humanité, postulant que les sociétés humaines évoluaient selon un continuum allant de l’état dit « primitif » vers le modèle de la civilisation occidentale, perçu comme l’apogée de cette évolution.
Pendant plus d’un siècle (1810-1940), en cumulant les grandes expositions coloniales, les expositions universelles, les villages itinérants, les exhibitions ethniques et les spectacles itinérants (ou dans des théâtres), on estime qu’un milliard et demi de spectateurs ont vu ces mises en scène à travers le monde depuis l’exhibition de la « vénus Hottentote » à Londres et à Paris au début du XIXe siècle. Ce phénomène va même se poursuivre jusqu’à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958. Le succès de ces exhibitions se confirme dans l'entre-deux-guerres, période où les expositions humaines connaissent une popularité record, notamment avec des événements tels que l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931 après celle de Wembley (1924-1925) ou celle de Marseille (1922).
C’est seulement aujourd’hui un quart de siècle après les premiers travaux et film documentaire (notamment celui que j’ai réalisé avec Eric Deroo en 2001 pour Arte), que l’on commence à prendre conscience de l’importance de ce phénomène : des chercheurs développent des travaux innovants dans plus d’une quinzaine de pays ; les musées très timidement s’attachent à cette questions et des films sont proposés sur des récits de vie… mais la mobilisation des moyens financiers pour la recherche est complexe et désormais quasi impossible à mobiliser aux États-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir et dans de nombreux pays européens aussi. Pour aller plus loin, voir les documentaires Sauvages, au cœur des zoos humains (Arte, Bonne Pioche Productions) et La fabuleuse histoire de la tête Maori du museum de Rouen (Via Découvertes Films, France 3) ; le livre collectif référence Zoos humains.
Au temps des exhibitions humaines (La Découverte, 2004) et pour les écoles et les enseignants, voir l’exposition pédagogique Zoos humains, l’invention du sauvage (Groupe Achac - Racisme et zoos humains)
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Pascal Blanchard
Pascal Blanchard est historien, chercheur-associé au Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation (Lausanne/UNIL), codirecteur du Groupe de recherche Achac, spécialiste en histoire contemporaine, commissaire d’expositions (Exhibitions, l’invention du sauvage ; Olympisme, une histoire du monde ; Portraits de France…) et documentariste (Noirs de France ; Sauvages. Au cœur des zoos humains ; Décolonisations. Du sang et des larmes ; L’Amérique en guerre…).
Il a codirigé ou dirigé une soixantaine d’ouvrages, notamment Décolonisations françaises. La chute d’un Empire, Éditions de La Martinière, 2020 (avec Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire) ; Le racisme en images, Éditions de La Martinière 2021 (avec Gilles Boëtsch) ; Colonisation & propagande. Le pouvoir de l’image, Le Cherche-Midi, 2022 (avec Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel, Dominic Thomas et Alain Mabanckou) ; Notre France noire de A à Z, Fayard, 2023 (avec Abdourahman Waberi et Alain Mabanckou), Mes étoiles noires en images, Éditions de La Martinière, 2023 (avec Lilian Thuram), France, terre d’immigration, Éditions Philippe Rey, 2025 (avec Naïma Yahi, Yvan Gastaut, Nicolas Bancel) ; Olympisme, une histoire du monde en 2024 aux Éditions de La Martinière.
Il vient de codiriger François Mitterrand, le dernier empereur (Éditions Philippe Rey, avril 2025) et il a co-écrit avec Benjamin Stora Doit-on s’excuser de la colonisation ? (Éditions Desclée de Bouwer/Collège des Bernardins, septembre 2025).
Il a présidé la mission sur le recueil de personnalités issues de toutes les diversités, des différents flux migratoires et des outre-mer « Portraits de France » (pour faire évoluer l’espace public) pour la Présidence de la République, qui est devenu une exposition itinérante.
