Une idée de la mer de Nina de Vroome

Jeudi 12 Mars 2020 – 16h40 – Bibliothèque Alexis de Tocqueville

Belgique | 2016 | 61 mn | Vostfr | Nina De Vroome

Lors de sa création au début du XXe siècle, l’école maritime IBIS avait pour vocation d’accueillir les orphelins qui avaient perdu leur père en mer, leur offrir un foyer et une formation maritime. Aujourd’hui, c’est un internat où vivent une centaine de garçons âgés de 6 à 16 ans qui y apprennent les réalités bien modernes du métier de marin-pêcheur. Dans A Sea Change, bien que la mer semble avoir été « maîtrisée » et pillée à grand renfort de technologies, la vie de ces gamins nous est contée avec un charme suranné. Leurs jeux de lampes de poches dans l’obscurité des dortoirs silencieux, les chorégraphies aquatiques surgissant en pleine mer et les costumes amidonnés des mousses, nous renvoient à d’autres temps avec nostalgie. Parfois le film lui même, derrière ses allures très contemporaines d’imagier de la mer emplie de trouvailles formelles, joue avec les aspects classiques et néanmoins datés du documentaire. Plongés dans le quotidien des enfants, dont l’avenir est tracé sur des cartes maritimes numériques et pisté au sonar, nous renouons alors avec l’imaginaire que porte cette immensité inquiétante entre ses eaux. (Madeline Robert)

  • 2017 : Images en bibliothèques – Paris (France) – Film soutenu par la Commission nationale de sélection des médiathèques
  • 2017 : Filmer à tout prix – Bruxelles (Belgique) – Compétition longs métrages belges
  • 2017 : Festival International Jean Rouch – Voir autrement le monde – Paris (France) – Prix du Patrimoine culturel immatériel
  • 2016 : Visions du Réel – Nyon (Suisse) – Sélection Regard Neuf
 

 

 

Ces critiques ont été réalisées lors d’un travail d’analyse des étudiants de l’INSPE de Caen en seconde année de Master « médiation culturelle – enseignement », destinée à la formation de futurs médiateurs culturels spécialisés dans les publics scolaires, au sein de l’enseignement : « Altérité et Médiation », dispensé par Magali Jeannin.

Après un temps de rencontre avec l’équipe du festival pour parler de la démarche de l’ethnologue, les étudiants ont étudié deux des films programmés en relation avec le monde de l’enfance. Ils y ont apporté leur analyse, mêlant leur regard professionnel de la culture et leur point de vue personnel. De longues conversations et un travail d’équipe ont abouti à ce résultat :

Axel Martin et Jérémie Damamme

La mer, royaume des pêcheurs et des aventuriers marins. Source de vie mais aussi de malheur, ces derniers affrontent une nature incontrôlable. Magnifique et paisible, la mer incarne la sérénité, le calme plat. Puis lorsque les nuages arrivent et passent du blanc au gris sombre, la mer se transforme en un véritable chaos. Durant des siècles, l’Histoire des arts souligne l’importance des productions littéraires, picturales et visuelles sur le monde marin, où les descriptions de ce vaste espace s’entremêlent avec une poésie lyrique. L’œuvre de la cinéaste Nina De Vroome, Une idée de la mer (2016), s’inscrit dans cette perspective (le titre du film fait écho à la description d’un tableau relatant la difficile traversée d’un navire sur des vagues déchaînées) mais dépasse l’aspect esthétique tant par les plans cinématographiques que par la parole. En effet, l’aspect social et le discours porté sur l’avenir de la pêche et plus largement de l’écosystème marin planent tout au long du film, bien qu’ils s’immiscent discrètement, par petite bribe, dans la découverte de cette école . Seule voix féminine dans le film, elle prend la parole pour décrire des situations comme le ferait un auteur. De manière ponctuelle, sa voix agit en guise d’ouverture à de nouveaux chapitres ; le montage des plans donne le rythme à son œuvre.
L’aspect premier de ce documentaire est de nous montrer un univers marin, plus particulièrement, celui des mousses, des jeunes garçons de l’école Ibis, située à Ostende (Belgique). Cette école, rattachée à la marine belge instruit et prépare les mousses à devenir des matelots. Nina De Vroome nous fait découvrir le quotidien de ces jeunes recrues. Entre école et action sur le terrain, ces derniers entrent dans un monde bien défini. Mais contre toute attente, là où on pourrait s’attendre à une présentation lisse et convenue, la cinéaste nous montre un monde humain, sensible. Ces jeunes mousses s’expriment avec délicatesse. Preuve en est, les écrits de leurs prédécesseurs sur les différentes journées passées en mer. Ces carnets de bord nous apprennent beaucoup plus que la situation décrite ; on apprend l’observation de la mer, leurs inquiétudes, l’intimité des sentiments. Ces écrits (les plus anciens datant de 1943) soulignent l’esprit du marin en lien avec son environnement, loin des stéréotypes. Par des plans panoramiques, rapprochés, Nina De Vroome accompagne les activités quotidiennes de ces jeunes mousses : salut au drapeau, exercice de navigations, étude de cartes maritimes, pêche à bord d’un chalutier, sauvetage en mer, etc. Tous ces exercices, en particulier ceux en mer, sont filmés caméra à l’épaule permettant d’accentuer l’authenticité de la scène. Ainsi, les spectateurs ont la sensation d’être sur le navire et de provoquer chez certains la nausée suite au remous du navire fracassant les vagues. Le son d’ambiance contribue lui aussi à créer cet univers, si bien que le film présente une double filiation. D’une part, celle du monde des artistes car De Vroome, par sa poésie filmique, s’inscrit dans la continuité des peintres ayant mis en scène la mer et son monde, et d’autre part un attachement propre à l’univers qu’elle dépeint ; ce sont les témoignages oraux et la façon d’apprendre aux plus jeunes les gestes à suivre et à ne pas faire lorsqu’on s’apprête à voyager en mer. C’est pourquoi l’univers de la pêche est si caractéristique : on assiste à un vrai partage entre les individus, un esprit de corps.
Autre sujet sous-jacent au film, l’avenir de la pêche, un sujet houleux pour les pêcheurs qui devient par voie de conséquence le problème de tous les citoyens. Comme le souligne leur professeur, les mousses savent que la pêche est devenue trop industrielle, massive, répondant à une production qui en demande toujours plus : « la pêche devient trop importante, la mer trop petite » dit le professeur. Un siècle à peine, les pêcheurs étaient les « chasseurs des mers ». Aujourd’hui, les pratiques de la pêche devenant performante suite aux évolutions techniques, répondant à des contraintes économiques difficiles à suivre, on attrape plus de poissons qu’auparavant, de sorte que les espèces n’ont plus le temps de se reproduire. Les filets de pêche sont très grands et n’englobent plus les poissons mais aussi d’autres espèces marines ainsi que des déchets humains. On constate que l’avenir de la pêche est incertain suite à un modèle économique menaçant à la fois la faune et la flore mais aussi l’Homme, artisan de sa propre fin. Pendant un instant, la cinéaste montre aussi les discussions entre les « vieux loups de mer », les vétérans du métier. Autrefois ces derniers avaient plus de liberté, mais celles-ci disparaissent à coup de dispositif bureaucratique, une situation paradoxale quand ces restrictions servent à limiter les dégâts causés par l’écosystème. On pourrait ainsi terminer par les mots d’un pêcheur : « Qui commande ? Le capital ou la nature ? ».

Damamme

Jérémie Damamme

 

Océane Himen et Lucie Jouvin

Une idée de la mer (Een idee van de see) est un film documentaire de Nina de Vroome, sorti en 2016, présentant la vie des futurs marins-pêcheurs à l’internat IBIS en Belgique. Cette école, fondée au début du XXème siècle, accueillait traditionnellement les orphelins ayant perdu leur père en mer. Aujourd’hui, cet internat accueille de nombreux jeunes garçons, à partir de 6 ans jusqu’à leur adolescence. Ce film présente le cursus scolaire des nouvelles générations de marins : les enseignements techniques, la navigation, mais également la dimension lyrique du métier que peut de monde ne saurait soupçonner.
Cette oeuvre cinématographique s’inscrit dans les problématiques du festival Altérités par les différentes entrées qu’elle nous propose : l’organisation d’un espace social spécifique, sa complexité, et le rapport sensoriel et émotionnel par lequel la réalisatrice tend à nous le faire découvrir.
Quand la proximité créé l’altérité
Les relations entre les marins-pêcheurs sont un élément central de leur vie quotidienne : par la pratique de leur métier, ils sont amenés à passer énormément de temps ensemble dans des espaces confinés. Le film met alors en lumière la nature de leurs rapports, une sorte de grande famille qui crée un lien communautaire entre ses membres. Même si ces relations évoluent quelquefois vers de l’amitié, cela n’est pas systématiquement le cas. Pourtant, ils ne peuvent nier qu’un certain lien social se tisse entre eux. Il faut vivre ensemble à chaque instant : travailler, dormir, manger… Ces conditions sont parfois difficiles à vivre pour les membres d’un équipage, car il faut constamment composer avec les humeurs de chacun. Cela peut créer des tensions qui mènent parfois à une sorte de bizutage. Cet espace social ne peut donc pas se résumer uniquement à l’aspect communautaire. Doit-on alors parler de camaraderie ? De compagnonnage ? Quel que soit le terme pour les désigner, il est certain que ces professionnels maritimes entretiennent entre eux des rapports d’esprits et de corps marqués.
Le milieu scolaire des futurs marins-pêcheurs est spécifique et très codé. L’entrée dans ce monde commence à un âge très jeune pour commencer l’apprentissage d’un métier. Ce fait peut paraître étonnant pour le spectateur non aguerri, et le film nous amène à nous poser certaines questions quant à la présence de jeunes enfants dans ce type d’établissements aux allures quelque peu militaires : sont-ce des orphelins, ou sont-ils inscrits par choix des parents ? Est-ce une question de tradition familiale à perpétuer ? Tant d’interrogations qui révèlent la complexité du rapport entre l’élève, sa vie familiale et son école.
Une identité est attribuée à chaque élève dès leur entrée dans ce nouveau monde : ils seront désormais caractérisés par un numéro, un uniforme, une parure de draps. Ils occupent tous des rangs différents, ce qui structure explicitement les rapports entre eux. Pourtant, malgré ce statut a priori dépersonnalisant, les élèves expriment une certaine complicité les uns envers les autres : ils rient, ils s’entraident, ils se taquinent… Tant de démonstrations affectives qui prouvent que dans cette micro-société fermée (plus par nécessité que par choix), ils ne se considèrent pas comme de simples numéros de matricule.
Enfin, il est intéressant de souligner que cet espace social est un monde exclusivement masculin. En effet, les apparitions du sexe opposé sont très rares, et le choix de la voix off féminine pour illustrer les images forme une sorte de contre-pied avec la communauté qu’elle décrit. Cela crée une certaine distance entre elle et la vie de ces hommes. N’y a-t-il pas de place pour les femmes dans ce milieu ? Dans tous les cas, cette exclusion volontaire renforce d’autant plus le caractère particulier et fermé du monde des marins-pêcheurs, et peut-être aussi la complicité et la camaraderie des individus entre eux : les hommes pour l’amitié et le travail, les femmes pour l’amour et la vie de famille. C’est du moins ce que suggèrent les écritures des journaux de bord quant à leur rapport au féminin, qui se retrouve alors constamment relégué au rôle de la conjointe qui attend le retour de son mari. Cependant, le lyrisme des textes leur est aussi, quelque part, dédié puisqu’il s’adresse directement à elle.
Une transmission des savoirs et des pratiques
Pendant leur formation maritime, les élèves sont amenés à se réapproprier les pratiques et techniques anciennes qui existaient avant le progrès de la technologie. Avant cela, on avait un savoir uniquement empirique de la mer; les anciens marins-pêcheurs racontaient ce qu’ils avaient vu et appris par l’observation et l’analyse de la nature. Il y a une grande place attribuée à la transmission du savoir générationnel à l’école à travers la pratique de la lecture des anciens journaux de bord. Il y a l’idée d’un renouvellement des traditions car cette pratique est toujours d’actualité chez les écoliers. Le journal favorise l’introspection subjective du marin-pêcheur dans la vie au sein de son métier, et peut aussi être appréhendé comme un exutoire. Ce documentaire retranscrit l’importance du journal à travers la lecture du narrateur de plusieurs morceaux de journal. Les techniques d’apprentissage mêlent les savoirs anciens et les nouveaux savoirs, rendus possibles par le progrès technique: depuis toujours, les marins relèvent les coordonnées maritimes sur une carte à l’aide d’un compas et d’une règle et usent de jeux stratégiques pour apprendre à reconnaître les bateaux. Au pensionnat IBIS, ces pratiques sont nécessaires pour que les élèves apprennent le métier. Ils “étudient l’étendue et la profondeur de la mer, combien de temps cela prend de passer d’une vague à une autre, tout ce qu’on trouve sous l’eau, et la façon de trouver toutes ces choses”. Aujourd’hui, le contenu de la formation est complétée grâce aux outils technologiques modernes comme l’utilisation des sonars, des logiciels sur ordinateurs et des simulations en trois dimensions. Ce renouvellement des pratiques anciennes mêlées à la nouveauté représente un temps cyclique : tout comme chaque enfant hérite de l’uniforme de son prédécesseur une fois qu’il devient trop petit, ce qui est abimé est reprisé. Le temps s’arrête mais se renouvelle, c’est la même ambiance que le travail en mer, “comme les cellules du corps meurent et se régénèrent”.
Le journal de bord comme “fil rouge”
Le journal de bord constitue le “fil rouge” du documentaire et déconstruit le stéréotype autour du marin brusque et détaché. Il montre une grande part de sensibilité esthétique et lyrique, c’est le lieu des sentiments personnels qui n’ont pas leurs places à bord. Les marins peuvent écrire leurs émotions, leurs ressentis, leurs questionnements dans le journal, mais aussi dans les lettres à la famille. Ils parlent essentiellement du temps, de leurs conditions de vie, de certains moments de la journée. Ce ne sont pas seulement des matricules inscrits à l’intérieur de leur casquette, mais des individus sensibles avec leurs propres pensées humaines. On encourage les jeunes à tenir un journal pour stimuler leur “intelligence visuelle”, à porter une attention particulière à la nature. Les mouvements physiques de la caméra donnent également un effet esthétique et retranscrivent la sensation d’être sur un bateau, pour immerger le spectateur dans une atmosphère en mouvement tout comme la mer: parfois calme, parfois frénétique. La musique émise par la contrebasse participe en arrière-plan aux mouvements des vagues qui elles, rythment la vie sur le bateau.
L’environnement, le nouvel élément de l’équation
Au début du XXème siècle, le pêcheur était l’équivalent d’un “chasseur” dans un environnement maritime. Depuis, la technologie a pris sa place, et les filets de pêche sont bien plus performants que d’antan. Cependant, les mentalités aussi se voient dans l’obligation d’évoluer car le constat est sans appel : les poissons se font de plus en plus rares.
Le film aborde ce questionnement écologique en le confrontant aux pratiques actuelles de la pêche, et sur leur avenir. Il s’agit d’une préoccupation actuelle, car la pénurie est une conséquence de nos progrès technologiques, de notre société de consommation massive et des industries toujours plus avides de bénéfices.
Cette interrogation pointe essentiellement chez les anciens. Ils sont conscients qu’il est nécessaire et même urgent de changer radicalement nos pratiques si nous voulons garantir un avenir meilleur. Ils se posent des questions sur le classement des espèces protégées, sur les motifs de disparition de certaines dans leurs secteurs de pêche. Mais cette lucidité est mise en tension par un problème de moyens financiers pour eux, qui ont aussi besoin de vivre grâce à leur métier. Dans leurs conversations, nous nous rendons alors compte que les avis sont mitigés : certains regrettent que leur pratique soit si réglementée tandis que d’autres dénoncent le progrès technologique. Ce débat les entraîne inévitablement sur des questionnements politiques : Où ces décisions sont-elles prises ? Qui doit décider du sort des marins-pêcheurs ? L’État, ou la nature ? A-t-on réellement un droit sur les espaces naturels ?
Chez les jeunes apprentis matelots, ces interrogations sont absentes, car leur avis est vite tranché : pour eux, “il faut bien qu’on survive, nous aussi” ou encore “on ne peut pas empêcher, comme ça, les gens de pêcher. […] Parce que c’est leur gagne-pain.” Le rôle du professeur est alors d’adopter, vis-à-vis d’eux, la posture de la méfiance concernant la surpêche. Le dialogue intergénérationnel permet de transmettre ces nouvelles problématiques aux futurs marins-pêcheurs, car ce sont eux qui devront faire face à la pénurie massive des poissons dans les océans.
Ainsi, Une idée de la mer est un film qui documente, certes, sur l’apprentissage des futurs marins-pêcheurs. Le limiter uniquement à cela serait cependant un raccourcis déplacé. En effet, les passages explicatifs sont rythmés par une dimension esthétique prépondérante à travers des plans à la fois dynamiques et contemplatifs de l’horizon, les textes personnels des marins, des tableaux, des photos, etc. Tout ceci dévoilant ainsi au spectateur toute la portée lyrique du quotidien de cette profession, aspect important dont les personnes extérieures n’ont pas spécialement conscience. Le rythme de ce film est également ponctué de manière régulière par des temps, sans commentaires, de complicité entre camarades et collègues. Ainsi, la réalisatrice laisse respirer sa portée documentaire tout en communiquant l’autre dimension incontournable de la profession : le compagnonnage qui se crée dans ce type de contexte, les liens qui se tissent entre chacun, en bref, l’altérité provoquée par le rapprochement d’êtres humains dans un espace social spécifique.

 

17h45 : Rencontre avec THOMAS LEFRANçOIS, Enquêteur pêche de la Cellule de Suivi du Littoral Normand (sous réserve).