Ceres de Janet van den Brand

Jeudi 12 Mars 2020 – 14h00 – Bibliothèque Alexis de Tocqueville

Belgique | 2018 | 73 mn | Vostfr | Janet Van Den Brand

Dans la mythologie latine, Ceres apprit aux hommes l’art de cultiver la terre. Considérée comme la déesse de l’agriculture, de la fertilité et des moissons, les Romains lui sacrifiaient volontiers des porcs, au cours de processions annuelles autour des champs. C’est précisément par un Hymne à Ceres – composé au XIe siècle – et l’image d’un porcelet tout juste né, que Janet van den Brand débute le film dans lequel elle va parcourir, avec une caméra tactile, en compagnie de ses protagonistes, le cycle naturel de la vie – et de la mort – dans les fermes du sud des Pays-Bas. Koen, Daan, Sven et Jeanine se destinent, en effet, à reprendre, un jour, l’exploitation familiale : du haut de leurs dix ans, ils doivent mobiliser tous leurs sens pour toucher, sentir, écouter et comprendre un environnement qu’ils transformeront, à leur tour, dans un futur proche. Venue de la fiction, la jeune cinéaste belge compose avec Ceres, une ode documentaire fictionnelle dédiée à ceux qui rêvent encore, comme seuls les enfants peuvent le faire, à l’art ancestral de produire les nourritures terrestres. (Emmanuel Chicon)

  • 2018 : Docville – Leuven (Belgique) – Sélection
  • 2018 : Hot Docs – Canadian International Documentary Festival – Toronto (Canada) – Sélection
  • 2018 : Festival international du film de Berlin – Berlinale – Berlin (Allemagne) – Generation K
  • 2018 : Festival International Jean Rouch – Voir autrement le monde – Paris (France) – Compétition internationale
  • 2018 : Visions du Réel – Nyon (Suisse) – Projections spéciales
 

Ces critiques ont été réalisées lors d’un travail d’analyse des étudiants de l’INSPE de Caen en seconde année de Master « médiation culturelle – enseignement », destinée à la formation de futurs médiateurs culturels spécialisés dans les publics scolaires, au sein de l’enseignement : « Altérité et Médiation », dispensé par Magali Jeannin.

Après un temps de rencontre avec l’équipe du festival pour parler de la démarche de l’ethnologue, les étudiants ont étudié deux des films programmés en relation avec le monde de l’enfance. Ils y ont apporté leur analyse, mêlant leur regard professionnel de la culture et leur point de vue personnel. De longues conversations et un travail d’équipe ont abouti à ce résultat :

Angelina Kudryavtseva

Ceres de Janet Van Den Brand est un film qui raconte une biographie narrativisée de 4 enfants qui travaillent à la ferme de leurs parents depuis leur plus jeune âge, y consacrant la majeure partie de leur vie. Au tout début, le titre du film renvoie à l’ancienne déesse latine de l’agriculture, qui, selon la légende, a enseigné aux gens à cultiver la terre. C’est cette référence qui permet au spectateur de prédire le thème du film : l’agriculture, le travail agricole et une société de personnes étroitement associées à la culture de la terre et à l’élevage d’animaux.

En regardant le film, le spectateur a l’opportunité de se plonger dans un nouveau monde et de voir le quotidien des agriculteurs de l’intérieur à travers les yeux de 4 enfants de dix ans. La vie des personnages principaux – Koen, Daan, Sven et Jeanine – tourne autour de l’agriculture, depuis leur plus jeune âge, ils font partie de cette culture, de cette société. Les spectateurs apprennent peu sur les intérêts extérieurs des enfants : même leurs loisirs sont parfois associés à l’agriculture (par exemple, les jeux avec des tracteurs jouets, les jeux vidéo sur des thèmes similaires). De plus, dans le film, leur cercle social est assez limité, l’auteur du film ne se concentre pas sur la relation entre les personnages principaux et les camarades de classe, les enseignants, mais sur la relation de l’enfant avec les parents et la relation des personnages entre eux. Cela donne un sentiment de fermeture et de complexité de la société : on peut observer un lien étroit entre les générations, où les enfants interagissent plus avec les parents qu’avec leurs pairs, qui parfois ne sont pas en mesure de comprendre leurs aspirations et leurs désirs. Les personnages principaux se sentent dans une certaine mesure un peu différents, pas comme leurs camarades. Cela est visible dans par les mots d’un des garçons : «Je suis le seul parmi mes amis à vouloir être agriculteur <…> Je suis normal, comme les autres», – il se rend compte qu’il ressemble à ses camarades de classe et amis, il est «normal», comme il le prétend lui-même. Cependant, il se sépare des autres, disant que ses hobbies ne sont pas les intérêts traditionnels de ses amis.

Il est également intéressant de noter que dans cette société, contrairement à la plupart des autres, la vie des hommes et des femmes – et en l’occurrence des garçons et des filles – n’est pas très différente. Souvent, les femmes ont les mêmes intérêts que les hommes (par exemple, dans un film, les spectateurs voient comment les enfants assistent tous à une exposition de tracteurs, admirant de nouvelles voitures), les filles effectuent le même travail que les garçons, quelle que soit sa diFFIculté. Les relations entre parents et enfants font l’objet d’une attention particulière. Ici, les parents des personnages principaux agissent en tant que mentors, enseignants, ils transmettent l’expérience à la future génération d’agriculteurs. Les enfants, dès leur plus jeune âge, travaillent côte à côte avec leurs mères et leurs pères apprennent les bases de leur futur métier et intègrent la dimension professionnelle : ils connaissent déjà certains aspects économiques et météorologiques de leur travail (par exemple, un garçon soutient que les pommes ne doivent pas être abîmées sinon elles ne pourront pas être vendues), ils savent contrôler les équipements et effectuer une partie du travail de manière autonome. On n’observe pas ici de rupture de génération, caractéristique de certaines sociétés, au contraire, la connexion des générations est très étroite.

Le travail à la ferme suit son cours, les saisons se succèdent, formant un schéma cyclique. Mais en même temps, lorsque les enfants s’impliquent dans le travail, la culture de plantes et l’élevage d’animaux, ils sont confrontés non seulement au concept de « vie », mais aussi au concept de « mort ». L’idée de la connexion de ces deux concepts traverse tout le documentaire, depuis le début de Ceres (la naissance d’un porc) et sa fin (la mort des porcs), qui montre également la nature cyclique du film. Malgré le fait que dans la vie de tous les jours, les gens essaient soit de mettre les enfants à l’abri d’une connaissance précoce du phénomène de la mort, soit d’en parler sous une forme plus douce, sans mentionner toutes ses horreurs, dans la société des agriculteurs qui tuent des animaux pour la viande est tout à fait normal, y compris pour la plupart des personnages principaux. « Ça fait partie de la nature », « ça fait partie du métier » – disent les enfants, confirmant cette idée. Les animaux jouent un rôle important dans la vie des petits agriculteurs et leur mort fait partie intégrante de la vie des héros, malgré le fait qu’ils n’aiment parfois pas les tuer.

La relation entre l’élevage d’animaux et leur mort, ainsi que le fait de tuer des animaux est montré à l’aide de divers effets de caméra. Par exemple, dans le film, nous pouvons observer l’effet Koulechov – lors du montage au cinéma, l’émergence d’un nouveau sens à partir de la comparaison de deux images placées côte à côte. Ainsi, un cadre avec un porc est remplacé par un cadre avec un morceau de viande, entre lesquels le spectateur établit un parallèle, les comparant et trouvant un message sous-jacent : les porcs sont élevés pour la viande dans une ferme, et il est impossible d’obtenir de la viande sans tuer d’animaux.

Il convient de noter le travail étonnant de la caméra dans ce film. Le spectateur a l’occasion d’admirer le spectacle de la nature, ce qui permet de s’immerger dans l’atmosphère de la vie des agriculteurs. Cependant, parfois ces paysages paisibles sont remplacés par des scènes de meurtres cruels, nous renvoyant à nouveau au lien de la vie et de la mort, en lien les uns avec les autres. De plus, la réalisatrice utilise une caméra subjective pour montrer la vie des agriculteurs de l’intérieur. Souvent, elle est derrière le protagoniste, invitant le spectateur à le suivre, à vivre un petit morceau de vie avec lui. Un grand nombre de gros plans, qui se concentrent sur les yeux des héros, transmettant leurs sentiments et sur leurs mains, indiquant un lien étroit avec la terre, sa culture et les animaux, nous permettent de ressentir et de comprendre les émotions du héros. De plus, l’utilisation de la photographie amateur dans un film permet également de voir la vie d’une société donnée avec les yeux de l’enfant.

Malgré le fait que le film représente une culture légèrement différente, vivant selon ses propres règles et traditions, ce qui peut parfois troubler ou susciter la réflexion, il le révèle assez pleinement, ce qui fait sa force et qui m’intéresse personnellement. C’est une excellente occasion de découvrir une nouvelle expérience, différente de la vôtre, de connaître la vie de personnes qui ont consacré leur vie à l’agriculture dès leur plus jeune âge. Ceres montre non seulement la vie à travers les yeux des enfants, mais vous fait aussi vous poser des questions sur divers sujets : quelle est notre attitude personnelle face à la mise à mort des animaux pour la viande ? Les enfants eux-mêmes sont-ils heureux dans l’agriculture dès leur plus jeune âge ? Voudraient-ils changer leur vie à l’avenir, ou les héros ne se voient-ils pas en dehors de l’agriculture ? En tout cas, au-delà des réponses à ces questions, le film montre que nous sommes tous différents, chacun avec ses propres valeurs et règles de conduite, traditions et vie. Mais malgré cela, nous vivons tous dans un seul monde et devons accepter les autres et être plus tolérants à leur égard, en appréciant leur culture et leur mode de vie. C’est le chemin vers une existence paisible.

Angelina Kudryavtseva
Angelina Kudryavtseva

 

Océane Himen et Lucie Jouvin

Ce film, toutefois, amène le spectateur à se poser certaines questions éthiques concernant la place de l’enfant dans le monde de l’agriculture.

Premièrement, quelle est la proportion de l’aide qu’il apporte à ses parents ? Cérès semble nous faire comprendre que les enfants d’agriculteurs sont “à part”. Ils expriment le besoin de sortir la tête de cet univers tandis que même leurs jeux et certaines de leurs activités externes tournent autour de la ferme. Certains ne reçoivent que rarement leurs amis car l’aide prodiguée aux parents dans leurs fonctions leur prend leur temps extra-scolaire, ce qui n’est pas pour les aider à se divertir et à créer du lien social avec d’autres élèves. Tandis qu’une partie des enfants veut impérativement reprendre l’activité familiale, d’autres s’interrogent sur les autres métiers qui s’ouvrent à eux en ayant toutefois l’impression de ne rien connaître d’autre que la ferme. Enfin, certains affirment que le travail à la ferme ne leur plaît pas, mais ils sont tout de même sollicités sur leur temps personnel pour effectuer des tâches. Ainsi, nous pourrions nous demander si ce qu’effectuent ces enfants est bien une simple aide ou du travail “gratuit”. Certains parents, n’abusent-ils pas quelque peu ? Comment contrôler cela ? Certes, travailler à la ferme permet d’obtenir une certaine éducation non négligeable qui n’est pas prodiguée à l’école, mais à quel prix ? Bien que ce modèle, de l’enfant qui aide ses parents à la ferme, soit ancien, ne mérite-t-il pas d’évoluer au bénéfice des enfants ?

Enfin, le lien entre l’enfant et l’animal est particulier. Tandis que certains acceptent pleinement l’idée de décapiter puis de dépecer un poulet, d’autres, plus sensibles, s’attachent au bétail et souffrent de les voir partir pour l’abattoir. le film met en relief cette relation enfant-animal qui se crée et qui est particulière. L’enchaînement des plans de complicité entre les deux espèces et ceux montrant ces mêmes animaux en sang et/ou morts est révélateur de la violence de la réalité. Nous pouvons nous demander si ce type de situation est sain pour un enfant, qui se forme psychologiquement, sensiblement, et qui acquiert certaines valeurs ? Encore une fois, où placer les limites ?

 

Audrey Lecouey – Natacha Droulin – Lucie Chadin

Janet Van Den Brand nous propose à travers son documentaire Cérès (déesse de l’agriculture, des moissons et de la fertilité) de prendre conscience de la complexité du métier d’agriculteur, mais également de se questionner à travers un regard sensible et poétique sur la génération des paysans de demain. Les enfants sont confrontés à leur avenir. Ils sont d’ailleurs au centre du film. Ils ont la parole.

Une relation presque fusionnelle transparaît entre les enfants et les animaux et ce, tout au long du documentaire. Certains d’entre eux préfèrent parler avec les animaux plutôt qu’avec des humains.

Le paradoxe de la vie et de la mort est un élément central. L’exemple des cochons l’illustre parfaitement : assister à la naissance, grandir avec eux, les tuer, manger de la viande. Cela montre la dure réalité qui est liée au métier d’agriculteur. Ce long-métrage, poignant, montre que les enfants peuvent s’attacher aux animaux tout en ayant le recul de se dire que cela fait partie du métier. «Si on n’est pas capable de se séparer de ses animaux, on ne peut pas être fermier.» Les enfants ont une réelle prise de conscience du métier. Le choix de la réalisatrice d’assister à ces scènes qui sont dures et de les garder au montage témoigne de ce que vivent et voient les enfants. Cette prise de conscience est le cas pour tous les corps de métier comme les céréaliers et les horticulteurs qui voient leurs cultures en danger à cause d’événements climatiques, météorologiques mais aussi économiques avec la standardisation du marché.

Une autre problématique est mise en avant: la représentation de la femme. Dans le milieu agricole, la coquetterie n’est pas vraiment attendue. En effet, le stéréotype tend à dire que la boue, la saleté sont de rigueur. En choisissant de nous proposer le portrait d’une fillette, un contre stéréotype émerge. Même si elle a les mains dans la terre, cela ne l’empêche pas de prendre soin d’elle. Elle se maquille et tient beaucoup à vernir ses ongles. Cette prise de position met l’accent sur la lutte des préjugés et permet de montrer qu’il est possible de concilier le travail et sa vie de femme.

Le spectateur voit comme les enfants, ils ne sont pas épargnés, alors nous non plus. On adopte ainsi leur point de vue. Les effets sensoriels ne nous laissent pas de marbre. Nous, spectateurs, vivons en même temps et les mêmes choses que les enfants.

La réalisatrice laisse une grande place au son. Dès le début, avec la naissance des cochons, nous sommes avec eux dans le box. Nous participons presque (parfois contre notre gré), nous ne sommes plus de simples spectateurs. Encore une fois, nous sommes placés dans le coeur de son sujet et à hauteur de ces enfants.

L’espace social de la ruralité est le fil rouge. En effet, il s’agit d’un espace particulier où tout le quotidien se rapporte à l’agriculture. Tout d’abord, les tenues vestimentaires permettent tout de suite de repérer dans quel milieu nous nous trouvons : bottes en caoutchouc et cottes de travail. Les enfants ont également des loisirs comme les jeux vidéo. Le thème n’est pas étonnant puisqu’il s’agit de jeux sur l’agriculture. Ainsi, même en dehors des travaux de la ferme, la simulation de la vie réelle est faite à travers les jeux vidéo. Lorsque la télévision est regardée, ce n’est pas pour réellement se divertir. Les documentaires visionnés traitent de sujets agricoles, comme les engins (les tracteurs par exemple). Cela permet à l’enfant d’apprendre de nouvelles choses tout en s’octroyant un moment de détente.

Ces enfants possèdent également des jouets dans leurs chambres. Or les tracteurs remplacent les voitures. La différence entre les enfants d’agriculteurs et les autres enfants c’est la vision des choses. Les enfants d’agriculteurs parlent des tracteurs comme les autres enfants le feraient à propos des voitures. Lors de sorties hors de la ferme, le milieu agricole est toujours omniprésent. En effet, la plupart de ces sorties sont consacrées à des compétitions de tracteurs.

Ce documentaire permet de démontrer que le milieu agricole est un milieu particulier où toutes les choses du quotidien sont sensiblement en rapport, de près ou de loin à l’agriculture. Mais le temps laissé au jeu n’a pas un volume aussi important que le temps de travail. Le divertissement n’occupe pas une place importante dans la vie de ses paysans. Les soucis (climatiques, météorologiques, économiques), la santé des bêtes, le matériel agricole sont des réalités chronophages et quotidiennes et ne laissent que peu de place aux loisirs. Quelle rupture y a-t-il entre leur temps de travail est le temps libre? Et est-ce que ce temps libre leur est accordé?

La question de l’école se pose dans ce documentaire. En effet, l’âge des enfants signifie une présence assidue à l’école. On peut ainsi constater que les enfants vont à l’école, cependant, cela semble être quelque chose de mineur dans leur vie. Le travail à la ferme est plus important que l’école et ce qu’ils y font. D’ailleurs ces temps scolaires ne concernent qu’un temps limité dans le documentaire. Lorsque les enfants évoquent leur vie, l’école apparaît très peu, il est d’ailleurs intéressant de noter que les témoignages font référence au travail à la ferme après l’école mais jamais aux devoirs. Même si les enfants vont à l’école, il y a tout de même un sentiment d’école buissonnière dans ce film, en effet, les enfants apprennent de nombreuses choses en dehors de l’école, au sein même des exploitations. En outre, au moment où on voit Sven à l’école, il est en cours de géométrie et la voix du professeur s’efface au profit de celle de Sven et certainement de celle de son père qui discutent des poires. La manière dont cette 9scène est montée montre alors que malgré sa présence à l’école, son esprit est ailleurs, il est toujours dans l’exploitation. Ainsi, même en étant à l’école, les enfants ne quittent jamais vraiment leurs préoccupations premières qui sont liées à la ferme. Cela renforce l’impression d’école buissonnière, en effet, les enfants souhaitent apprendre, mais ils s’intéressent à des savoirs différents dont le mode de transmission est lui aussi différent.

Ainsi, cela ne signifie nullement le manque de volonté d’apprentissage de la part des enfants, en revanche, ce qu’ils souhaitent apprendre ne se situe pas du côté de l’école. Leur but étant d’apprendre le métier d’agriculteur, les apprentissages se font directement à la ferme, aux côtés de leurs parents. Dès lors, dans le monde de l’agriculture tel qu’il est montré dans ce documentaire, la transmission se fait essentiellement par les parents. En effet, on peut voir à travers différentes scènes le rôle capital que jouent les parents dans l’apprentissage du métier. La transmission ici se fait à travers le regard, l’observation. La réalisatrice prend le temps d’identifier chaque enfant à travers un montage de gros plans. On apprend en regardant. Pas la peine de discuter, expliquer, répéter. On va à l’essentiel en regardant. On observe, on se concentre et puis on exécute. Un des enfants dit «j’ai presque tout appris de mon père», en effet, on assiste à différentes scènes montrant l’enfant dans une situation d’apprentissage avec les parents. Ce qui ressort de ces scènes c’est l’idée de l’expérience sensible, les enfants participent à toutes les étapes et ils font, ils ne sont pas simples spectateurs. Ce sont des métiers où le sensible est prédominant comme en témoignent les multiples gros plans sur les mains. On manipule, on tâte, on caresse. Autant de gestes brusques que de tendresse qui pointent toute la complexité de ce microcosme qui oscille entre réelle passion et dureté de la réalité, qu’elle soit humaine, économique ou climatique. Les enfants réalisent des gestes professionnels. Ils répètent déjà des gestes et reproduisent des manipulations techniques. Ils tiennent une place affirmée au sein de la ferme, ils ont des responsabilités. Nous pouvons nous étonner de ce rôle professionnel précoce que tiennent ces enfants, malgré leur jeune âge.

D’ailleurs cette idée de transmission apparaît également dans le fait que les enfants reprennent l’exploitation de leurs parents, ils se préparent à devenir agriculteur certes, mais bien pour succéder à leurs parents qui eux-mêmes ont repris l’exploitation familiale. Il s’agit donc d’un espace social dans lequel tout est affaire d’héritage, sur le plan matériel comme sur le plan des savoirs. Les plans larges qui composent le film témoignent de la force de cette terre qui est chère à ses paysans : témoignage d’un héritage générationnel qui pourrait être mis à mal avec les générations à venir. La réalisatrice nous dévoile d’ailleurs avec pudeur et justesse la fragilité de ce métier de passion. Et l’image et le fil rouge du film ne sont pas parasités par des mouvements de caméra. On regarde, on admire les agriculteurs qui évoluent dans leur espace propre sous nos yeux.

Ce documentaire permet également de montrer les rapports qu’entretiennent les enfants avec ceux qui ne sont pas issus du monde agricole. Lorsque Sven évoque ses amis, il précise qu’il est «le seul à vouloir être agriculteur» ce qui signifie d’abord qu’il a bien des amis en dehors de ce milieu-là et qu’il n’y a donc pas une coupure totale entre lui et les autres. Mais ce qui nous semble intéressant à retenir, c’est le fait qu’il dise ensuite que ça ne se voit pas car il est «normal, comme les autres». Cette phrase tend à donner l’impression qu’il y a tout de même une différence entre lui et les autres. Comme si “être normal” c’était être comme ceux qui ne font pas partie du milieu agricole. Cette idée renforce alors l’impression que ce milieu est un milieu à part, différent des autres. Les plans tournés hors de la ferme attestent de cette différence. L’enfant filmé dans la cour de récréation ou dans la classe se détache d’un arrière-plan flou. Les enfants paysans ne se mélangent pas complètement avec les autres élèves.

De plus, comme l’évoque un autre enfant, il peut arriver que des amis viennent jouer chez lui après l’école, mais cela est rare, le plus souvent il va travailler sur l’exploitation. Même si les enfants ont donc des amis extérieurs à ce milieu, il semble tout de même ressortir l’idée que les deux mondes ne se mélangent pas beaucoup. Ainsi, Sven précise qu’il ne parle jamais de sa vie agricole avec ses amis de l’école car cela ne les intéresse pas, ce qui signifie qu’il ne peut certainement pas être tout à fait lui avec eux. Par contre, alors qu’on voit que les loisirs de la petite fille sont essentiellement liés au monde agricole, lorsqu’elle se trouve dans la cour de récréation de l’école, elle joue aux mêmes jeux que les autres. L’école et le jeu apparaissent donc ici comme des moyens de se rassembler, peu importe le milieu dans lequel on vit. Bien qu’une amitié existe au sein de l’école, on peut constater qu’il n’y a pas de mélange entre les deux mondes. Il y a la vie à l’école d’un côté et la vie à la ferme de l’autre.

Le film nous donne à voir une journée, un mois, une année de vie d’agriculteur. Il s’ouvre sur la naissance de porcelet et se clos sur la mort des cochons, à l’abbatoir. La manière cyclique dont est monté le film imite, illustre la vie de ces jeunes agriculteurs et le regard qu’ils portent sur ce métier, la vie qu’ils auront à mener, chaque jour. Ce corps social à part filmé dans ce documentaire met en lumière les questionnements quant à la relève et à l’avenir de ce métier dont le contexte actuel le place dans une situation de crise.

La réalisatrice choisit de ne pas nous laisser de marbre, quitte à être choqué, à être ému. Plusieurs scènes peuvent être diFFIciles à regarder pour certains spectateurs, en effet, différentes images montrent une réalité à laquelle tout le monde ne souhaite pas assister. Nous pensons notamment à la fin du film, où le spectateur est tiraillé entre l’espoir qu’a l’enfant d’un paradis pour les cochons et la réalité de l’abattoir.

Malgré tout cela, les diFFIcultés et les incertitudes, l’envie de faire ce métier est très présente chez ces enfants. Tous espèrent parvenir à en vivre, que ce soit chez eux ou ailleurs.

Natacha Droulin
Lucie Chardin
Audrey Lecouey
15h15 : Rencontre avec Romain Simenel, anthropologue. Le rôle des plantes et des animaux dans l’apprentissage culturel des enfants.
16h15 : Présentation d’une initiative locale « Les Graines de deux’main » .